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Pierre Rosanvallon - La légitimité démocratique

La réduction de la démocratie au fait électoral constitue en soi un appauvrissement de la vie démocratique. Cumulé avec l'affaiblissement des partis qui sont de fait les principaux acteurs sur la scène politique, notre citoyenneté se réduit de plus en plus à un vote valant permis de gouverner jusqu'à la prochaine échéance. Or l'élection n'épuise évidemment ni la représentation, ni la légitimité. Notre invité ajoute que dans la plupart des démocraties, le vote propulse deux blocs qui se départagent de justesse : on parle de vague quand le vainqueur est élu avec 55 % des voix. Or la démocratie était historiquement pensée comme la parole de toute la société, il n'était par exemple pas rare de voir des villages voter à l'unanimité au Second Empire. Ces différents aspects permettent de faire ressortir trois enjeux fondamentaux pour repenser la démocratie : comment assurer une vie démocratique permanente ? Comment permettre une véritable représentation de la société ? Comment construire des majorités plus larges ?

Notre invité rappelle que la démocratie n'est pas seulement un « régime », mais aussi une forme sociale, la création d'un monde commun. Et cette construction est impossible dans un monde où les inégalités sont de plus en plus fortes. Il est fondamental de penser ces deux aspects de la démocratie ensemble, séparer la démocratie comme forme de société et comme procédure est un non-sens.

Représenter la société

La clef d'un souffle démocratique nouveau réside dans la représentation. On entend habituellement par là la représentation-délégation. Or il n'y a plus de représentation-figuration. Celle qui était le cœur du mouvement ouvrier au XIXe siècle : nous n'avons pas de délégués, nous allons nous raconter nous-mêmes. Être représenté, dans ce sens, signifie rendre sa réalité présente dans la société. Cela passe, à ce moment, par des candidatures ouvrières aux élections. C'est cela qu'il est urgent de reconstruire, dans un contexte où les partis de classes se sont transformés en partis d'opinion. Raconter les réalités des gens, c'est prendre en compte les situations sociales qui sont de plus en plus variées. C'est aussi comprendre l'aspiration à être reconnu dans sa singularité, aspect positif de l'individualisme. A partir des réalités, en les racontant, on peut aller au concept. Mais il y aurait un danger d'aller trop vite au concept sans ce récit de la réalité ; et il importe de garder à l'esprit qu'il y a une compétition avec le Front national pour un tel récit.

Une démocratie vivante soumet les pouvoirs à une critique et une surveillance constantes. C'est le rôle des organisations politiques, mais aussi des organisations de la société dite civile ; il importe de permettre l'existence à la fois de contreforts partisans et indépendants.

En finir avec l'égalité des chances

Il faut en finir avec l'égalité des chances comme seul horizon progressiste. Non que le sujet n'aie pas lieu d'être : nous vivons dans une société où la rente, la reproduction sociale redeviennent de plus en plus fortes. L'idée n'est pas donc d'être contre l'égalité des chances en soi, mais contre la réduction de l'égalité à une méritocratie qui in fine permet de justifier toutes les inégalités futures. Or, cette méritocratie est devenue l'idéologie dominante à gauche. L'égalité, au cœur de la Révolution française, est aujourd'hui vidée de son sens. Il ne faut pas être égaux au départ, mais vivre en égaux, dans la singularité. Et ce n'est pas là un problème moral, mais bien la condition indispensable de la construction d'un monde commun.

La démocratie n'est pas seulement une méthode de prise de décision. C'est une forme de société qui permet d'écrire une histoire commune. La triple menace que constituent le présidentialisme, la technocratie et la généralisation de l'état d'exception doit être écartée. Pour cela, il faut un vrai projet de société. Aujourd'hui, selon notre invité, il en existe trois. Le premier est national-populiste dont la première valeur est l'homogénéité. Le second est la politique nostalgique d'un Etat-providence. Le troisième, c'est le social-libéralisme dont le cœur idéologique est la méritocratie de marché. Il faut construire un nouveau projet, que Pierre Rosanvallon appelle la République des égaux. Dans ce projet, qui doit être universaliste, la démocratie doit être une expérience permanente, à la fois outil et moteur de la construction d'un monde commun.

La soirée a témoigné que les communistes, avec d'autres, y travaillent.